Lettre ouverte aux parents de Saint-Cyr-le-Châtoux (2016)

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Ambérieu en Bugey, le 28 mai 2016

Lettre ouverte aux parents
de l'école de Saint-Cyr-le-Châtoux


A la fin de cette année scolaire, l’école fermera officiellement pour des raisons d’effectifs. La vérité est toute autre : l’Education Nationale cherche à fermer les écoles à moins de 3 classes, et le village et la municipalité n’ont pas souhaité que l'école soit préservée via un label d’école innovante qu’elle aurait pu obtenir.

Les 5 années passées à Saint-Cyr-le-Châtoux n’ont pas été de tout repos.

J’ai pu cependant vérifier - et même bien au-delà ! - les hypothèses que je formulais à mon arrivée en 2011, à savoir l’importance :
Autre point de satisfaction : avec les enfants ayant passé plusieurs années dans l’école depuis leur arrivée à l'âge de 3 ans, nous avons pu aller très loin dans l’autonomie et dans cette idée que l’enfant doit être à l’initiative de ses activités, de ses apprentissages. Un régal ! Le niveau de ces enfants ? Excellent, en avance sur le niveau de leur classe d’âge.
Qu’ai-je fait ? Pas grand-chose ! Tout d'abord, j'ai surtout veillé à ce qu’ils exploitent et conservent leur goût inné pour les apprentissages ; j’ai permis que ces enfants fassent. Pour cela, j’ai surtout aménagé un espace avec de nombreuses activités créatrices permettant la réalisation de productions que les enfants pouvaient eux-mêmes valoriser (photo, album, arbustes ...). Certes, j’ai orienté également vers le lire- écrire, les créations mathématiques mais je ne leur ai jamais imposé d’activités, et j’ai permis qu’ils passent beaucoup de temps dans les domaines qu’ils affectionnaient, notamment le dessin quels qu'ils soient.

Dire qu’il n’y a aucune raison qu’un enfant soit en échec à l’école, que touS peuvent réussir et même dans le plaisir, est inaudible pour certains parents.

Je me suis efforcé d’œuvrer pour que la communauté éducative soit efficace et participative en organisant notamment des réunions mensuelles avec les parents pour faciliter des échanges constructifs. Mais une hostilité de certains parents à cette méthode a fait revivre des tensions existantes depuis plusieurs années entre groupes de parents. La mise en œuvre du projet éducatif élaboré pourtant avec les parents dérangeait : cela bousculait sans doute trop les représentations de l’Education basées encore sur un souhait d’obéissance. Or, les enfants, pourtant justes et respectueux, argumentaient de plus en plus et souhaitaient de moins en moins faire des choses ou répondre à des consignes ou injonctions dénuées de sens, à l’école mais aussi à la maison ...

Oui, il fallait être bien accroché pour pouvoir rester en place, et permettre aux enfants de vivre, malgré tout, une ambiance de classe studieuse et coopérative.
La mise en place de cette ambiance s’est faite petit à petit. Il faut dire qu’on partait de bien bas ! Un climat détestable au début avec des enfants qui ne s’écoutaient pas, qui recherchaient soit l’approbation ou la satisfaction du professeur ou celles de leurs parents, soit la confrontation. Ils étaient très loin de vouloir comprendre le monde, la vie, les notions mathématiques … très loin de vouloir se connaître, se développer.
Mon expérience, le multi-âge et la cohérence du fonctionnement à partir de la Petite Section m’ont aidé à aller plus vite que dans ma précédente école. La 4ème et 5ème année ont été très satisfaisantes (en classe!), et j’ai pu revivre des journées très bonnes à l’image de ma dernière année à Saint Sorlin. Quel dommage que l’ambiance du village n’ait pas suivi. Je pense du coup qu’on peut aller encore plus loin plus vite, si tout le monde va dans le même sens.

Aujourd’hui, je ne suis pas mécontent de quitter ce village, du fait de l’animosité de certains parents et de la non collaboration de la municipalité. Les parents ne font pas confiance en l’Ecole, et ne veulent pas non plus travailler main dans la main bien que le chargé de l’école soit prêt à s'adapter aux demandes de chacun.
L'affaire qui a eu lieu récemment est révélatrice d’un malaise profond. Comment expliquer qu’aucun parent, qu’aucun membre de la municipalité ne m’ait contacté pour m’alerter et me demander des explications lorsqu’un parent a découvert un lien détourné dans les ateliers du réseau ? Au lieu de cela, ils ont suspecté, condamné, critiqué ; une belle occasion de se débarrasser du maître à la pédagogie qui dérange, même au prix d'une calomnie, et quitte à conforter la fermeture de l'école communale ? 

Je remercie la majorité des parents qui m'ont accordé leur confiance et tout particulièrement une maman pour sa grande confiance et son respect que je savais honnête et durable quels que soient les événements. C’est par son intermédiaire que j’ai eu vent de cette école. Pour elle et ce qu’elle voulait apporter à son fils, je ne regrette pas d’être venu. Je suis fier du travail effectué avec lui. Quel chemin ! Il va pouvoir intégrer le collège, et je suis confiant pour sa réussite scolaire, personnelle et professionnelle, comme pour celle de tous les autres.

J’ai beaucoup appris à Saint-Cyr, je me suis enrichi d’une expérience énorme avec des situations extrêmement difficiles que j’ai la pudeur de ne pas étaler. Je me sens plus fort pour comprendre, analyser et œuvrer dans des situations compliquées. Cela dit, à l’avenir, je vais bien m’assurer que tous les parents ont les mêmes objectifs avant de leur faire confiance et de travailler avec eux, et ce afin de ne pas revivre des situations aussi éprouvantes.

La problématique des apprentissages est complexe. Pourtant, à partir du moment où on change de paradigme en mettant l’enfant et non le programme à l’entrée, on aboutit à un fonctionnement de classe à la fois très simple et efficace. Ce changement délicat nécessite un cheminement de chacun et la mise en place d’un processus permettant de passer d’un système éducatif classique à un système éducatif vivant. Tout cela, j’ai pu le vérifier à Saint-Cyr avec à la fois des conditions favorables (espace, multi-âge, élaboration en 2012 avec les parents d’un projet éducatif), et des conditions extrêmement éprouvantes (grande hostilité d’un groupe de parents, non soutien de la mairie).

Au final, une expérience que je ne suis pas prêt à revivre dans un tel contexte mais qui m’a énormément apporté et qui va me permettre d’accompagner au mieux des projets de création d’école. En cette année 2016, on constate que de nombreux groupes de parents, partout en France, aspirent à cette Ecole à la fois plus humaine et plus ambitieuse. Après 18 années de travail, je dresse l’amer constat que, malgré de bons résultats, de bons rapports d’inspection, le plaisir de tous les enfants d'aller à l’école, le passage à un système éducatif vivant n’est pas soutenu par l’Education Nationale, et se heurte à de fortes oppositions. En 2003, j’ai participé modestement à l’écriture du livre « Du taylorisme scolaire à un système éducatif vivant ». 13 ans après, force est de constater que ce passage fondamental à mes yeux, est encore très loin d’être possible dans l’Education Nationale. Pourtant, ce nouveau concept est à l’origine de nombreuses écoles associatives créées par des groupes de parents.

Je fais donc le choix de travailler pour ces projets d’écoles alternatives. Je suis en effet convaincu à présent qu’on ne pourra changer profondément le système scolaire et ses représentations qu’en communiquant sur ce concept ignoré depuis si longtemps par l’Education Nationale.

Je garde mon optimisme sur ce chemin de l’ouverture, de la transparence, du travail commun au sein d’une communauté éducative la plus élargie possible, de l’humain lorsqu’il conserve son humilité lui permettant de cheminer, d’être en recherche.
Car, en éducation et plus précisément dans l’acquisition des apprentissages, nous, parents et professionnels, devons tous être sûrs d’une chose : l’incertitude. C’est en gardant cette incertitude en tête, en dressant des constats, des problématiques, en échangeant, en émettant des hypothèses, en essayant puis en vérifiant, que tout le système évolue, et que par conséquent, chaque enfant se développe. Développons notre humilité afin d'accepter la remise en question de nos représentations. Soyons confiants et avançons en gardant bien en tête non pas cette devise, mais cette vérité « Tous capables ».